Cap au Sud - juin 2004
Jérôme - samedi 18 septembre 2004
De la chaîne des Pyrénées, le vent soufflait force 5 sur Argelès-sur-Mer...
L’équipage du Varuna (Sun Kiss 47) était paré, même si nous n’en menions pas large en regardant les moutons qui se formaient sur la crête des vagues. Cédric était à la barre pour la sortie du port. Chacun d’entre nous prenait ses marques : Gilles s’essayait à border une écoute, Jean-Daniel jouait avec un winch, Jérôme faisait des noeuds et moi je cherchais le tourmentin dans la cabine d’avant, au cas ou. Très vite, les creux de la mer se formèrent dans mon estomac. Je m’agrippais à la voile que je venais de débusquer derrière des gilets de sauvetage et remontais fissa, blanc comme un cachet d’aspirine, sur le pont. De grands paquets de mer nous fouettaient le visage alors que le bateau, au prêt, gîtait comme pour mieux fendre une mer qui était de plus en plus agitée à mesure que nous nous éloignions de la côte. Nous laissions derrière nous la terre, les hommes, nos familles… et je laissais même aux poissons mon petit-déjeuner, emporté par une vague peut-être un peu plus grosse que les autres qui me retourna littéralement l’estomac. Nous avions levé l’ancre.
La journée fut agitée mais au combien instructive. L’un après l’autre, nous prenions la barre afin de sentir le vent et comprendre la progression du bateau, abattre ou lofer pour tenir le cap. L’essentiel était de prendre le bateau en main, de nous familiariser avec les termes marins, avec les consignes de sécurité et les allures (près, largue, vent arrière) ou encore les virements de bords. Le soir venu, notre mémoire était saturée de termes techniques mais nous avions expérimenté les bases de la navigation à la voile. Nous n’étions pas encore des marins, mais déjà des équipiers amarinés, attentifs aux vibrations du voilier ou aux consignes du skipper. La croisière pouvait commencer.
Après un dernier empannage, nous avons pris un ris et réduit un peu le génois, pour donner au bateau son allure de croisière et à l’équipage un temps de répit avant la nuit. L’exercice était terminé, nous avions fini de faire des ronds dans l’eau, le voyage commençait. Nous mettions cap sur l’Espagne et les destinations ne manquaient pas : les îles des Baléares (Majorque, Minorque ou Ibiza), la côte vermeille (Cadaquès ou Puerto de la Selva), la Costa Brava ou Barcelone nous verrions bien. Nous avions décidé d’adapter le programme de la croisière en fonction de la météo, de nous laisser guider par les vents. La voilure réduite, sous pilote automatique, l’heure du briefing avait sonné : réunis dans le carré, autour d’un apéro bien mérité, Cédric déroula une carte de l’ouest méditerranéen pour tracer la route que nous allions suivre. Ce sera finalement Barcelone, une route sur les Baléares nous imposerait de nombreuses heures de moteur. Le GPS nous permettait à tout moment de connaître notre position à la surface du globe. Cependant, bien avant lui, les hommes avaient appris à trouver des repères. Comme eux, il nous fallait nous familiariser avec le balisage (phares, cardinales, bouées de danger...), prendre des points de relèvements ou tracer notre route… Nous avions envie de comprendre les satellites, le loch, le GPS, le sondeur, le radar, la VHF ou le pilote mais sans en être dépendant. C’est incroyable comme on peut se sentir petit et important lorsque l’on est capable d’identifier précisément la position de notre coquille de noix dans cette immensité, à partir de l’éclat d’un phare, du relèvement d’un cap et d’une carte marine !!! Avec la nuit, le vent tomba, laissant derrière lui une agréable brise marine qui poussait gentiment Varuna. Les quarts avaient été fixés, chacun savait ce qu’il aurait à faire pour la bonne marche du voilier, quand et avec qui.
Je me jetais dans mon duvet, bercé par le balancement régulier de Varuna et les glou-glous de l’eau sous la coque, pour deux courtes heures de sommeil. A 2h00 du matin, Cédric me réveilla : c’était mon quart. J’enfilais mon ciré, une chaude polaire et mon bonnet puis passait la tête par le panneau : le ciel était d’un noir profond et les étoiles plus présentes que nulle part ailleurs ; la lune n’était pas encore levée mais Jean-Daniel, mon camarade de quart, était déjà là. Ce soir là, nous avons dû échangé à peine une quinzaine de mots : « prend donc la barre, je vais faire un point », « regarde, là-bas, les phares d’un chalutier ou d’un cargo », « tu veux une cigarette ? ». Nous étions là mais notre esprit vagabondait. Je ne sais pas si toutes les mers du monde se ressemblent mais, cette nuit-là, elle ne fut à aucun moment identique à ce qu’elle était l’instant d’avant. C’est peut-être ce mouvement perpétuel qui donne à l’océan cette capacité de faire rêver les hommes. L’œil rivé sur l’horizon, attentif aux casiers et à garder mon cap, accroché à la barre à roue de Varuna, j’avais alors des envies d’Atlantique, de mers du sud, de Caraïbes et de voyages au long cours.
A 4h00 du matin, Gilles et Jérôme nous ont remplacé. Bien au chaud, dans mon duvet, j’ai rejoins les mers du sud. A 7h00, c’est l’agitation sur le pont et l’envie d’un bon café qui m’ont réveillé. Dans le froid du petit matin, une énorme boule orange et jaune surplombait le voilier et semblait vouloir l’arracher de son élément marin, comme un ballon d’hydrogène : le spi asymétrique et une brise légère nous poussait, dans le soleil levant, vers le port de Barcelone que nous apercevions à quelques miles à peine.




